Personne ne visite un site en se disant « quelle belle police d’écriture ». Et pourtant, une typographie mal choisie peut saborder toute une identité visuelle sans que personne ne sache dire pourquoi ça « ne fonctionne pas ». Le visiteur ne remarque pas la police. Il remarque que quelque chose cloche, et il part.
Pourquoi la typographie compte-t-elle autant sur un site ?
Parce qu’un site est jugé avant d’être lu. En 2006, une équipe de l’université Carleton, au Canada, a montré des pages d’accueil à des participants pendant 50 millisecondes seulement. Les notes d’attrait visuel données en 50 millisecondes étaient très proches de celles données avec dix fois plus de temps (Lindgaard et al., Behaviour & Information Technology, 2006). En un vingtième de seconde, on n’a rien lu. On a vu des formes, des masses de texte, une hiérarchie. La typographie en fait partie.
Ce premier jugement pèse aussi sur la confiance. Dans l’étude de Stanford sur la crédibilité des sites, menée en 2002 auprès de 2 684 personnes, l’apparence du site revenait dans 46,1 % des commentaires, plus que n’importe quel autre critère. Les participants parlaient de mise en page, de taille des caractères, de polices et de couleurs (Fogg et al., Stanford Persuasive Technology Lab, 2002).
Et on lit peu. Selon Nielsen Norman Group, un internaute a le temps de lire au mieux 28 % des mots d’une page pendant une visite moyenne, plutôt 20 % en pratique (Nielsen, 2008). Il parcourt. Ce qui guide ce parcours, ce sont les titres, les écarts de taille, les graisses. Donc la typographie.
Quelle est l’erreur typographique la plus fréquente ?
Utiliser trop de polices différentes.
Le réflexe se comprend : on veut « dynamiser » une page. Une police pour les titres, une autre pour le texte courant, une troisième pour les boutons, une quatrième, plus fantaisiste, pour une citation. Pris un par un, chaque choix se défend. Ensemble, ils donnent une identité sans cohérence, et un lecteur qui doit réajuster son œil à chaque changement sans s’en rendre compte.
Le problème se voit rarement sur une seule page. Il apparaît quand on pose côte à côte le site, la carte de visite, la plaquette et les publications Instagram. Le logo a sa police, le site en a deux autres, les visuels des réseaux sociaux changent selon l’outil utilisé ce jour-là. Au bout de quelques mois, la marque parle avec cinq voix.
Combien de polices utiliser sur un site ?
Deux au maximum : une pour les titres, une pour le texte courant.
C’est la règle que nous appliquons sur chaque projet, et sur notre propre site. Une famille porte tout le texte ; une seconde, à chasse fixe, sert uniquement aux petites étiquettes. Le reste se joue avec ce qu’une famille offre déjà : la taille, la graisse, l’espacement, la couleur. Une police bien choisie donne assez de niveaux de hiérarchie pour une page entière. Il est rare d’avoir besoin d’une autre police pour créer du contraste.
Parfois, une seule suffit. La contrainte oblige alors à construire la hiérarchie par la composition plutôt que par l’accumulation, et le résultat est souvent plus net.
La typographie change-t-elle vraiment l’expérience du lecteur ?
Oui, et on a pu le mesurer. Kevin Larson (Microsoft Research) et Rosalind Picard (MIT) ont fait lire le même texte à deux groupes : l’un avec une mise en page soignée, l’autre avec une mise en page médiocre. Le groupe qui lisait la bonne typographie sous-estimait nettement le temps passé à lire, de plus de trois minutes en moyenne dans la première étude et de plus de cinq minutes dans la seconde. Les chercheurs l’expliquent par l’humeur : un texte bien composé met le lecteur de meilleure humeur, et la lecture lui paraît plus courte (Larson et Picard, 2005 ; Larson et al., Microsoft Research, 2006).
Sur un site d’entreprise, l’effet est concret. Un visiteur qui lit sans effort reste plus longtemps, comprend mieux l’offre et garde une meilleure impression de la marque, sans savoir dire pourquoi.
Comment choisir ses deux polices ?
Chaque police doit avoir une raison d’être là. Nous en regardons trois.
La première est la lisibilité. La police du texte courant sera lue sur un téléphone, en plein soleil, en petite taille : elle doit rester nette à 16 pixels. Une police de titre peut se permettre plus de caractère, puisqu’elle s’affiche en grand et sur peu de mots.
La deuxième est la personnalité. Une police donne un ton avant que le lecteur ait compris un seul mot. Une linéale sobre ne dit pas la même chose qu’une police à empattements classique. Le choix doit correspondre à ce que la marque veut dire, pas à ce qui se fait cette année.
La troisième est l’accord avec le logo. Un logo est souvent dessiné ou retravaillé à la main. La police du site doit s’accorder avec lui sans chercher à l’imiter : deux formes presque identiques, mais pas tout à fait, donnent une impression d’erreur.
Rien n’est choisi « parce que ça fait joli ». Si on ne sait pas dire pourquoi une police est là, elle n’a sans doute pas sa place.
Que vérifier en premier sur votre propre site ?
Trois vérifications, dix minutes.
- Comptez les polices. Ouvrez votre page d’accueil, votre page contact et une publication récente sur les réseaux sociaux, et notez chaque police différente. Au-delà de deux, il y a du ménage à faire.
- Regardez la hiérarchie en plissant les yeux. Vus flous, les titres doivent se détacher nettement du texte, avec peu de niveaux différents. Si tout a la même importance, rien n’en a.
- Lisez un paragraphe sur votre téléphone. Si vous devez zoomer, ou si les lignes courent d’un bord à l’autre de l’écran, le texte courant est à revoir.
Ces corrections coûtent peu. Elles demandent surtout d’accepter de retirer une police qu’on aimait bien, ou un effet qu’on trouvait original. C’est tout le principe du minimalisme commercial : ce qu’on enlève rend le reste lisible.
Vous avez un doute sur la cohérence typographique de votre identité visuelle ? On peut y jeter un œil ensemble.